Réminiscence
Dimanche à Chatenay-Malabry.
Je revois le salon aux larges portes fenêtres donnant sur un balconnet garni de plantes en pots, qui, dans leurs parures d’hivernage attendent le retour du printemps. Les rideaux blancs et gris, fantomatiques, font comme une brume, un masque de douceur sur l’extérieur.. La lumière crue de l’hiver se filtre à travers. Les meubles sont à leur juste place, le canapé de cuir noir et son tapis de couleurs, les guéridons portants fièrement des faïences de Moustier, les tableaux et photos sur les murs d’un bleu gris très clair sont des ouvertures sur des paysages lointains, ici l’immensité neigeuse et le sauvage d’un loup qui vous fixe, là l’exotisme d’une jungle où coassent des grenouilles bicolores et dangereuses. Je peux passer des heures dans ces photos... Ici encore le portrait de mon arrière grand-mère, profil jeune, dont on ne pourra jamais accrocher le regard portant sur d’infinis mystères. Parfois j’essaye et me concentre le plus possible, je ferme les yeux, et j’imagine qu’elle se retourne pour me sourire. Des fois, j’y arrive, un peu. Grand-père m’a surpris en train de le faire, il n’y a pas longtemps. Il n’a rien dit, je crois qu’il a compris, il est sorti, discrètement.
L’atmosphère est douillette, je marche vers la porte vitrée donnant sur le couloir, je sens sous mes pieds nus le froid mordant du marbre blanc et veiné, je peux faire jouer mes orteils engourdis pour redessiner ses lignes de vie. Je dépasse la grande bibliothèque, où parfois je me cache, et je suis les effluves gourmandes qui me chatouillent le nez. La cuisine découvre ma grand-mère affairée à préparer du plaisir en bouche. Je passe la tête. Elle ne me voit pas tout de suite. Je peux observer ses gestes précis couper, râper, mélanger. Son expression est concentrée, son tablier mal noué dans son dos, ses lunettes sont sur sa tête, pleines de buées, j’admire les rides profondes aux coins de ses yeux et de sa fine bouche, gravures des rires et des peines d’hier. Elle me voit, me sourit et me houspille d’aller mes laver les mains ! J’ai du mal à quitter les odeurs : oignons qui réduisent, viande qui se dore, bouquet d’herbe, vapeurs du vin blanc qui déglace...
Déglace. J’obtempère, et je repars vers la salle de bain. Le miroir me fait face, immense et carré au dessus du lavabo. La vasque est blanche immaculée, sauf sur un côté où mon œil se délectant des détails reconnaît une trace éblouissante de dentifrice. Tout est à sa place. Les brosses à dents sont nombreuses dans le petit pot de verre bleu, il y a de la vie qui circule dans cette maison. La brosse à cheveux de ma grand-mère est sortie, j’aime passer mes doigts dans les poils rêches de sanglier où sont emmêlés ses longs cheveux gris et blonds, fins comme ceux d’un bébé.
Le miroir me rappelle à l’ordre. Mon reflet renvoie l’image d’une jeune fille élancée, le visage ovale, les cheveux aux épaules, l’air sage. Je fixe ces yeux qui sont les miens, pour tenter de me rencontrer, parfois j’y arrive, un peu. J’ouvre le robinet, me fixant toujours. Je passe mes mains tachées de peinture sous le mince filet d’eau froide qui va se tiédissant, les petites étoiles de gouache se dissolvent, s’étirent et font comme une aquarelle éphémère et mouvante dans le fond du lavabo. Ma peau rencontre la savonnette qui sent fort la rose et la violette, je fais mousser ce carré de jardin entre mes doigts, l’eau devient vraiment chaude, l’aquarelle s’évanouit laissant de petits nuages, gouttes à peine colorées sur la porcelaine.
Je dois gratter mes ongles pour que grand-père ne me fasse pas de remarque au déjeuner. Il me faut prendre garde à laisser seulement un peu de couleur sur l’ongle du pouce, une paillette. Elle est orangée et jaune. Emmanuel et Barbara viennent déjeuner. Barbara ne remarquera pas, ou ne s’attardera pas sur mes mains, elle a déjà assez à faire des siennes, grands cygnes blancs et bagués qu’elle fait virevolter devant elle, mais Emmanuel lui verra, j’en suis sûre, et comprendra qu’aujourd’hui, j’ai joué avec une palette... Je serai alors obligé de répondre à son regard, et de lui donner, tremblante ce qu’il m’a inspiré. J’espère qu’il ne détestera pas.
Je sèche mes mains sur une serviette rêche et chaude, évitant le contact sur la paillette de soleil de mon pouce. J’ai confiance tout à coup. Je remets une mèche de cheveux derrière mon oreille, me fait un dernier clin d’œil dans la glace.
« Juliette, tu as fini ? As-tu rangé la peinture ? Il faudrait que tu mettes le couvert. Ils ne vont pas tarder... » Mon cœur se cogne à sa cage. Ils ne vont pas tarder..
« Tu as vu ton grand-père ? »
Pas depuis un moment.. Je répond : « Il doit être dans son bureau, je vais voir. »
Je prend le couloir, salue les livres, progresse, passe la porte de « ma » chambre, et toque doucement sur la porte du bureau.
« Oui ? Juliette c’est toi ? Entre... »
Je pousse la porte blanche, mon grand-père est là, souriant, debout, trois livres dans chaque main, des papiers et d’autres ouvrages jonchent le sol et s’empilent sur son bureau. Sa lampe verte est allumée, j’adore cette lampe, elle plonge dans une autre époque. Il dit, s’excusant presque : « J’ai décidé de faire du tri, je ne sais pas si c’était une bonne idée... » Je ris. Lui aussi. Il pose les livres sur une pile, ôte ses lunettes, et passe ses doigts dans sa moustache « en guidon de vélo »qui remonte de part et d’autre de son visage. Il dort chaque nuit avec quelque chose, je ne sais pas comment ça s’appelle, qui maintient sa belle moustache dans cette forme, il sait que cela me plaît.
« Ta grand-mère a besoin d’aide, peut-être ?
- Je crois, oui. Je vais mettre le couvert.
- Ah ! Bien, je vais sortir du vin… Quelle heure est-il ? » il sort de sa poche de jean sa montre gousset en argent dans un geste preste et fluide de dandy : parfois mon grand-père a vingt ans.
« Déjà ! Et moi qui n’ai pas fini de préparer le dessert… ! »
Il éteint la lampe verte, et nous sortons. Chacun vaque à ses impératifs.
J’ouvre le vaisselier en bois sculpté, je prends cinq assiettes, les blanches avec les fins motifs de fleurs bleues et dorées. Je choisis méticuleusement les verres pour chacun. D’habitude je ne prend qu’un verre à eau pour moi, mais aujourd’hui, je me sens grande, j’espère que les adultes s’en rendront compte et qu’ils me proposeront un peu de vin dans un verre à moi. Souvent, Barbara me laisse tremper les lèvres dans son verre, et j’avoue que j’aime poser ma bouche sur les traces de son rouge dans un baiser froid et alcoolisé, mais aujourd’hui c’est différent. Je veux mon verre, pour trinquer yeux dans les yeux avec chacun et leur transmettre dans ce regard tout ce que je n’arrive pas à leur dire : combien ils sont précieux, et combien mon cœur est ampli de leur bienveillance, combien je me sens chanceuse et fière d’être leur Juliette.
Tout à coup, une main énergique frappe le heurtoir de la porte d’entrée au rez-de-chaussée, un verre a failli y passer, tant j’ai bondi. C’est eux.
Je pose les verres sur la table ronde, grand-mère a mis la nappe que je n’aime pas, tant pis. Je file dans ma chambre vérifier que mon esquisse sèche à l’ombre des regards, je referme la porte, rapidement. Emmanuel est déjà au milieu de l’escalier, le rire de Barbara monte en notes aiguës jusqu’à moi. Il est immense aujourd’hui. Ça y est, ses yeux de chat se posent sur moi, je me sens pousser des ailes, il s’approche :
« Salut jeune fille ! Alors comme ça, on fait de la peinture ? »

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